Bonheur Tiktokéen
Je me réveille doucement , sans hâte.
Je prend le temps de me retourner dans tous les sens, comme pour vérifier que la nuit est bien terminée, puis je pose les yeux sur mon mari qui dort encore.
Je reste là, à le regarder avec les yeux du coeur. Les four rires de la veille repassent en boucle. Et dès le matin, mon coeur prend sa dose d’amour.
Gabriel Garcia Marquez disait que le problème avec le mariage, c’est que l’amour s’éteint chaque soir et qu’il faut le reconstruire dès le matin. Alors je m’y applique sans effort. Avec lui, l’amour revient seul, comme la lumière.
Je me réveille en douceur. Une nouvelle douceur retrouvée après des années d’anxiété et de palpitations.
Je commence par ma skincare, fidèle à mes grandes résolutions de début d’année — tentative de rester dans cette course frénétique de '“Me first” et “Glowy Skin”.
Je bois un verre d’eau tiède comme me l’a recommandé “Claude” - mon agent IA bien être, micro nutritionniste autoproclamé et coach personnel.
Je balaie la pièce du regard. La matinée de Février à Marseille entre timidement. Mes plantes ne sont toujours pas à la place stratégique recommandée par ChatGPT. Je les regarde avec amour quand même. On dit qu’elles ressentent nos émotions.
Je caresse leurs feuilles. “ Vous allez refleurir en Avril” - je leur murmure, pleine de foi horticole.
Je prépare mon infusion. Je commence à la boire debout en vidant le lave-vaisselle, puis je me rappelle les conseils tiktokéens - nouvelle autorité scientifique mondiale: s’asseoir pour boire et manger, respirer, et mâcher 20 à 30 fois, surtout quand on a le syndrome du côlon irritable. Diagnostiqué par TikTok également.
Alors je m’assois. Je prends ma tasse et m’installe sur la terrasse. Ma 2e pièce préférée après l’atelier.
J’y ai soigneusement posé mes plantes (validées par mon horoscope et vaguement par le feng shui), quelques livres et certains de mes tableaux. C’est ainsi que je vis ma nouvelle ère créative: moins rapide, moins parfaite, mais infiniment à moi.
Je prend un livre au hasard - “Mon intime conviction” par Tariq Ramadan. Je l’avais acheté il y a quelques années sans réussir à le lire surtout après ses condamnations de viol et d’harcèlement sexuel. Certains livres arrivent avec un poids qui dépasse leur papier. Se rendait il à la fameuse île lui aussi ?
J’ouvre une page au pif, 1ère phrase: “ Il s’agit d’établir des ponts entre deux univers de référence, entre 2 constructions qu’on appelle les civilisations occidentales et islamiques…” , il parle du bien vivre ensemble et autres mythes. Ont-il établi un pont entre l’île d’Epstein et le nouvel état islamique pour échange sexuel ? Le bon vivre s’applique-t-il à tous les niveaux ?
J’essaie de me concentrer, mais les conseils de productivité pour artistes aspirant recommandent de commencer sa journée par produire et créer avant de consommer. Mais je me suis pas d’humeur à peindre ce matin, et il vaudrait mieux lire que d’allumer mon téléphone pour voir si mes parents figurent eux aussi dans les dossiers Epstein. Un bon point, non ?
Je commence à prendre goût à ma lecture et au bon vivre dans les sociétés pluralistes et multiculturelles, avant de me rappeler que j’ai déjà commencé un livre hier: '“Les frères Karamazov” - par Dostoievski. Et je ferais mieux de profiter de ce moment de Flow comme l’a défini la formatrice lors de ma dernière formation de “productivité en gestion de projet” pour continuer cette lecture - Etre dans le flow. Je sens bien que j’y suis.
On dit qu’il faut finir ce qu’on commence. Mais aussi qu’il faut lire plusieurs livres en parallèle pour optimiser son année de lecture. Un livre au réveil, un recueil de poèmes au déjeuner et un autre au coucher. Optimiser sa culture. Optimiser son esprit. Optimiser son existence.
Une optimisation digne de mon ère créative, post ère de femme entrepreneure indépendante.
Je cours chercher Dostoïevski, dont la lecture me coutera certainement la douceur de cette matinée mais il semble que c’est un must dans les cercles cultivés. Je reprends là où je m’étais arrêtée. Il parle de Grouchenka, cette créature fatale, ordinaire…une beauté russe… qu’est ce que cela veut dire, une femme ordinaire ? Suis-je ordinaire ?
Mon téléphone est en mode avion. Et soudain ce silence a quelque chose d’extraordinaire. Commencer sa journée sans nouvelles du monde ? sans notifications, sans urgence fabriquée. Juste une infusion. Une terrasse. Un livre ouvert. Comme dans les films. N’est ce pas ça le bonheur ?
Une sonnerie m’extraie de cette contemplation.
C’est un rappel programmé: prendre mon antidépresseur. ChatGPT m’a recommandé de le prendre à heure fixe. Pour une humeur stable.
Marseille, France. 2026
par Ouiame FILALI MARZOUKI
*Credits image GEMINI
