D pour Dieu
Je ne suis pas un de ces personnages pieux qui passent toute leur vie sur des tapis de prière tandis que leurs yeux et leurs cœurs restent fermés au monde qui les entoure. Ils ne lisent le Coran qu’en surface.
Je le lis dans les fleurs en bouton, dans les oiseaux migrateurs. Je lis le Coran qui respire, caché dans les êtres humains.
Soufi mon amour, ELif Shafak
Je T’ai longtemps cherché, dans chaque visage, chaque nuage, chaque souffle de vie. Je voulais sentir Ton regard, savoir si je méritais Ton amour. Si mes prières hâtives, ratées , mes hésitations et mes silences T’offensent-ils ? M’en veux-Tu encore pour cette fleur du jardin des voisins que j’avais coupée toute petite et nié l’avoir fait ? ce baiser d’amour que j’ai donné ? Ne suis-je qu’une créature parmi d’autres, ou m’as-Tu mise là pour quelque chose ? qu’attends-Tu de moi ?
J’ai lu Tes livres. J’ai jeûné jusqu’à sentir ma tête flotter. J’ai prié, donné, et me suis éloignée de Toi pour m’en rapprocher encore plus… Et pourtant, je ne Te voyais toujours pas.
Et puis j’étais dans ce tunnel, celui où la lumière ne filtre plus, où les nuits d’hiver durent jusqu’au matin dans se distinguer du soir. J’ai pleuré en étranglant mes sanglots avec l’oreiller. J’ai demandé aux pieux et aux athées; cherché dans leurs certitudes et dans leurs doutes. Tu ne répondais pas. M’avais-Tu abandonné. ? Je ne méritais pas Ta miséricorde ? Mon malheur T’était-il indifférent ?
Elle est où Ta promesse de bonheur si je suis sage ? mais je l’étais. Regarde moi, je ne me plains point. Je T’obéi.
On m’a dit que Tu n’aimes pas qu’on rit à haute voix ni à plein cœur. J’ai appris à sourire dans les dents. J’ai effacé mes playlists — les doigts qui glissent sur l’écran, une chanson après l’autre disparaît, ce violon qui me défaisait, ces cordes qui me rendaient à moi-même, Haram. Cet instrument qui unifie les âmes, ces notes qui dansent au rythme de la nature pour laver notre fatigue … Haram. Regarde moi me réveiller à 4h du matin pour Te voir, loin de la fumée des voitures et des nuages qui me distraient. Regarde moi fermer mes oreilles aux chants d’oiseaux. Tout ce que tu veux, juste manifeste Toi.
On m’avait dit que si je faisais mes 5 prières par jour, et que je couvrais mes cheveux, Tu m’aimeras davantage, que je serai heureuse, que je serai mieux que les autres. On m’avait dit d’éviter les filles pas bien, ces filles qui vivent pleinement, qui sortent fêter, qui se font belles — leur joie est une tentation, leur liberté , cette belle chevelure, ce beau sourire … tout était ‘Fitna’. Je l’ai fait. Elles ont beau être gentilles à mon égard mais elles sont mauvaises, elles vont me dévier de mon chemin vers toi. Quand elles sortaient, je m’enfermais dans ma petite pièce, je pleurais pour purifier mon âme, je relisais ton livre comme si la réponse pouvait enfin y apparaître. Je ne suis point heureuse, mais si c’est ce que Tu veux, ainsi soit-il.
Je parlais de Toi. Beaucoup. Et je me demandais si Tu m’entendais vraiment, ou si mes mots partaient dans le vide comme des pigeons perdus. Serait-ce à cause du foulard que je ne portais pas comme il faut, parce que mon cou n’est pas entièrement couvert ? J’essaie, je Te le jure. D’ailleurs tout le monde me le répétait, jour après jour: couvre-toi un peu plus, pas de rouge à lèvres, souris moins avec les hommes — tes yeux séduisent même quand ta bouche ne dit rien — que dirait-on de toi ? La liste s’allongeait et quelque chose dans ma poitrine se contractait, doucement. Et je me sentais coupable. Et j’avais peur de ne jamais Te trouver. Peur d’être constitutionnellement inapte à Toi.
Tu as mis tant de bonté dans mon cœur. Peut être trop — on m’a dit d’arrêter d’être si inoffensive. Mais c’est ce que je suis. Je n’ai jamais fait de mal à une de Tes créatures, même à celles qui l’ont fait. Et même si mon corps n’était pas couvert correctement, mais je travaillais dur. Et quand à la fin de mes journées, les pieds brûlants, je m’asseyais pour prier et tout mon cœur y était — mais mon corps ne tenait plus debout, alors je m’asseyais et Te parlais. On m’avait dit que ça ne comptait pas. Que je devais me mettre debout devant toi, la tête baissée de soumission à Ta volonté, les pieds joints pour ne pas laisser passer le diable, les bras dans l’angle exact — ni trop tendus comme le chien, ni trop repliés. Juste assez pour que mes prières soient acceptées. Je restais là, à genoux sur le tapis, incapable de me lever, à me demander si la géométrie du corps importait plus que ce qui vivait à l’intérieur.
Je me réveillais à 5 du matin. Je priais dans la forme prescrite. Je partais travailler avec un sourire sur mon visage — sourire est ‘Sadaka’. Je glissais l’argent dans la main de la femme qui s’occupait de l’immeuble, elle ne se plaignait jamais. Je lui tendis un sachet de vêtements collectés, à quoi elle répondait ‘Que Dieu te préserve et te donne un mari qui te préserve’ la tête baissée. Et moi je pensais: un mari me préserverait de quoi exactement ?
Je me rendais au travail et on me disait que mon pantalon était trop serré et que mes cuisses apparaissaient. Je faisais honte à l’Islam, à la culture, à Toi. Et j’étais rangée de peur et de culpabilité. Pardonnerais-Tu un jour mes péchés ?
Ce soir là, j’avais reçu des messages de mes anciens étudiants. Deux ans après. Ils disaient que je les avais marqués, inspirés, que ma passion les avait traversés. Même ceux que j’enseignais plus venaient me voir et me demander conseil. Ils avaient vu quelque chose en moi que je ne savais plus voir moi-même — au delà des cuisses très marquées à travers le pantalon serré, au-delà du col visible, quelque chose qui ressemblait à une âme. Mais cela ne comptait pas. Il fallait cacher mes cuisses.
Ce matin là, j’ai enlevé le voile. Sans cérémonie. Juste comment ça, en partant. De toute façon je ne le mettais pas comme il faut. J’ai senti l’air sur ma nuque — froid, propre, étrange après des années. Je me suis regardée dans le reflet d’une vitrine. Je ne me reconnaissais pas tout à fait. Ou plutôt — je me reconnaissais enfin. Rien n’a changé, entre nous. Je Te cherchais toujours, avec la même ferveur. Le foulard n’avait rien changé à mon cœur, son absence ne le change pas davantage. J’aide encore les gens, je ne fais du mal à personne. Rien n’a changé outre que je porte des jupes de temps à autre. On me dit qu’on va penser que j’ai déraillé du droit chemin, mais bizarrement je me sens moins coupable et je ne crains pas que tu me rejettes. Non pas que je me soucie peu ou que j’ai renoncé à nous. Non.
Juste maintenant, ce bout de tissu qui me rendait redevable envers la société et responsable envers ma religion aux yeux des gens a disparu, et les gens m’avaient changé de cas. Je n’étais plus obligée de cacher mes cuisses.
Entre ma peur et ma culpabilité, j’ai été aveuglée — trop occupée d’être parfaite pour pouvoir Te retrouver. Et puis j’ai pris un peu de temps, pour moi, loin de ce qu’ils m’avaient dit. J’ai côtoyé des gens, un peu différents: des ivrognes, des filles pas bien, des athées. J’ai fait ce que Tu m’as Toi-même dit « Dis, parcourez la terre et voyez comment il a commencé la création, Puis comment Allah crée la génération ultime car Allah est Omnipotent ». J’ai appris à connaître les gens, à les regarder au delà de ce qu’ils portent, de ce qu’ils boivent.
Je me suis baignée — enfin après des années. J’ai laissé l’eau salée me submerger et j’ai senti qu’elle emportait les petites voix et la culpabilité. Ma peau, je l’ai laissée s’imprégner du soleil. Ces rayons qui caressaient chaque parcelle de mon corps, même mes cuisses que je couvrais mal, même mon cou — la nature ne fait pas la différence apparemment.
J’ai voyagé. Des étrangers m’ont ouvert leur maison sans rien fermer à clé, sans parler de ce qui couvrait ou pas mon corps. Ils n’étaient pas musulmans. On m’a dit que ces gens-là iraient en enfer, qu’ils seraient punis, brûlés jusqu’au dernier os. Ils Te connaissaient, juste priaient un peu différemment. Ils Te servaient pourtant mais un peu différemment. Ils recueillaient des orphelins, de petits innocents dont le père a tué la maman devant leurs yeux. Ils étaient 7 ou 8, parce que même pauvres, les parents n’utilisaient pas de moyens de contraception de peur de Te mettre en colère. C’était Haram. Il ne voulait pas pêcher. Et chaque matin, leurs voisins, sans foulard ni barbe, leur préparaient à manger et les emmenaient à l’école et même camper en été. Sais-Tu seulement qu’ils se soucient vraiment d’eux, mais sincèrement.
Je t’ai longtemps cherché entre mes prières et les longues journées de jeûne. Je t’ai cherché dans les reproches de cette collègue et dans les regards affamés de ce barbu, qui, à chacun de mes passages, laissait tomber entre ses dents quelques choses qui ressemblaient à une sourate et sonnait comme une malédiction. Je t’ai cherché dans les mosquées et dans Ton livre. J’ai fermé les yeux à la beauté de l’univers, à la musique ; j’ai fermé mon cœur aux rires des filles pas bien. Je me suis enfermée rien que pour Te voir clairement et Te connaître. C’était vain.
Je T’ai trouvé quand j’ai arrêté de chercher. Quand j’ai cessé de vouloir être parfaite et pieuse aux yeux des autres. Quand je me suis réconciliée avec mon corps. Quand j’ai compris que mes désirs étouffés, ces petits plaisirs qui ne faisaient du mal à personne, n’étaient peut-être pas des obstacles à Toi - mais des façons d’être en vie, et donc des façons d’être à Toi.
Je t’ai trouvé dans une église. Cette fois où j’ai chantonné avec des non-musulmans à la messe, dans les regards chaleureux de cette femme qui T’a reconnu dans ma voix tremblante. Je t’ai trouvé quand j’ai arrêté de les écouter. Je T’ai trouvé quand j’ai compris que notre relation, ne concerne que nous deux. Que tu te soucies plus de mon cœur que de la géométrie de mes prières. Que ce sourire que j’adresse à cette femme qui nettoie les toilettes publiques, ces 2 h passée à enseigner dans un orphelinat comptent plus, infiniment plus, que mes cuisses mal couvertes.
Pardonne-moi mes cheveux découverts. Je Te promets mon cœur, et d’aimer Tes créatures et de répondre Ton souffle tant que je peux. Pardonne-moi juste ce péché, je reste ta servante fidèle — les pieds nus sur la terre, la nuque au soleil, les oreilles ouvertes au violon.
Casablanca, Maroc - 2019.
par Ouiame FILALI MARZOUKI.
